À Berlin, jeûner sur ordonnance

L’hôpital Immanuel Albertinen Diakonie est situé à Wannsee, à la périphérie de Berlin. Rattaché à l’hôpital universitaire de La Charité, cet établissement est un centre de référence concernant l’utilisation des médecines intégratives. Semblable à un centre de soins de suite et réadaptation, il est notamment réputé pour son expertise dans le domaine du jeûne thérapeutique.

Les patients viennent ici de toute l’Allemagne pour bénéficier d’un programme sur mesure, établi lors de leur admission, qui intègre une grande variété de thérapies naturelles : phytothérapie, acupuncture, ayurveda, médecine chinoise, méditation, ostéopathie, cryothérapie, cupping (ventouses), enveloppements articulaires avec des choux ou du fromage blanc, ou encore hirudothérapie (utilisation de sangsues). Bien-sûr, rien n’est imposé. Cet établissement accueille environ 1 500 patients chaque année, dont 70 % de femmes. Il propose des séjours de deux semaines, mais aussi une prise en charge en ambulatoire ou en hôpital de jour, encadrés par des « instructeurs » (pour le yoga par exemple), des psychologues et des conseillers en alimentation.

Le Pr Andreas Michalsen est le chef de service du département médecines complémentaires de cet établissement. Il est également professeur à l’hôpital universitaire La Charité, où les étudiants en médecine peuvent d’ailleurs choisir le jeûne comme module de formation. Son équipe est composée de 20 praticiens dont quatre se consacrent à la recherche.

« Le jeûne thérapeutique est compris comme une thérapie complémentaire et non comme une médecine alternative ou naturelle. Un changement de paradigme s’est opéré ces dernières années et aujourd’hui, nous parlons de jeûne thérapeutique tout simplement, sans le catégoriser. En Allemagne, le jeûne thérapeutique est aussi reconnu d’un point de vue médical. Mais le médecin doit être spécialement formé pour pouvoir accompagner le patient, ajuster les dosages de médicaments… Encore trop peu de médecins sont formés à l’accompagnement au jeûne. »

Depuis quelques années, le jeûne thérapeutique gagne en reconnaissance. Médiatisé auprès du grand public, il est porté par un nombre croissant de scientifiques qui s’accordent à dire que le jeûne thérapeutique peut être bénéfique. Diabète, hypertension, rhumatismes, effets secondaires des chimiothérapies… Son efficacité est étayée par des études expérimentales et par de longues années d’observation. Ce qui manque encore, ce sont des essais cliniques randomisés. L’établissement mène actuellement quatre études cliniques – notamment sur la sclérose en plaque et la chimiothérapie après cancer du sein.

Mme L, patiente en fin de séjour, n’a aucun doute sur l’efficacité du jeûne : « J’ai passé 14 jours ici. Je souffrais de diabète insulino-dépendant, mal stabilisé avec le traitement. J’avais aussi des problèmes au niveau du foie, et une tension instable. Ici, j’ai commencé par un jeûne : je ne buvais que des jus pendant huit jours. Après j’ai commencé une réalimentation progressive, avec des fruits, des biscottes… J’ai été surprise de constater que je n’ai jamais vraiment eu faim. Aujourd’hui, je me sens différente. J’ai perdu 5 kg. Je n’utilise plus d’insuline ni de traitement (« per os »). J’ai aussi fait de l’activité physique, de la piscine. Et j’ai aussi eu beaucoup de conseils d’un nutritionniste. » Pour cette personne, un suivi en ambulatoire est envisagé.

Le Pr Michalsen rappelle que le jeûne est une pratique universelle : « Le principe de renonciation à la nourriture se retrouve dans de nombreuses formes de médecine traditionnelle et religions dans le monde : Ayurveda, tradition chinoise, Yom Kippour, Ramadan, Carême, etc. Le principe de manger modérément ou pas du tout pendant des jours n’est pas seulement une pratique spirituelle mais également un bienfait pour le corps, connaissance que l’on retrouve dans l’histoire de la médecine. Bien que le jeûne s’apparente à une pratique récente en médecine, il est en fait ancestral. »

L’alimentation est importante pour la santé, la médecine conventionnelle en convient. Mais pour le Pr Michalsen, la frontière entre médecine conventionnelle et naturopathie doit maintenant être dépassée. Cardiologue de formation, il explique par exemple que l’alimentation végétalienne peut réduire des sténoses coronariennes, ou encore que des aliments tels que le lin ou le jus de betterave – dont les effets sont semblables à ceux de l’amlodipine – réduisent l’hypertension. Ce rapprochement se fait en douceur. À Essen, l’autre clinique de référence dans le domaine des médecines intégratives a implanté son service de naturopathie à côté du service d’oncologie.

Si la naturopathie fait son chemin en Allemagne, c’est aussi grâce aux caisses d’assurance maladie. Le jeûne thérapeutique coûte moins cher que des traitements, et il incite les patients à se prendre en charge. La majorité des patients de L’hôpital Immanuel Albertinen Diakonie y restent 15 jours, soit trois fois la durée moyenne de séjour en Allemagne. C’est le fruit de négociations avec les caisses maladies, qui ont accepté de financer les séjours ainsi que les prises en charge en hôpital de jour, financées à hauteur d’une journée par semaine pendant douze semaines. Le Pr Michalsen conclut : « La mortalité liée aux médicaments conventionnels est élevée. Certains présentent des effets secondaires sérieux. Par ailleurs, beaucoup de personnes sont réticentes à prendre des substances psychoactives. Une étude réalisée sur 20 000 patients, à laquelle a participé La Charité, a montré que la médecine intégrative avait un effet placebo spécifique. C’est l’idéal ! Un effet réel, mais pas d’effet secondaire… » Traitement de la douleur, pathologies chroniques, effets secondaires des chimiothérapies, dépressions… La liste est longue des affections pour lesquelles les patients sont adressés à cet établissement. La liste d’attente aussi.

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