Le bloc opératoire en période de crise sanitaire

Le Dr Jane Muret – anesthésiste-réanimatrice à l’Institut Curie (Centre de lutte contre le cancer), présidente de la commission développement durable de la SFAR – nous parle de l’impact de la crise sanitaire sur les métiers de l’anesthésie et de la réanimation.

Selon vous, la Covid-19 a-t-elle ou va-t-elle accéléré(er) le changement des pratiques en anesthésie réanimation ? 

L’activation du Plan blanc avec l’arrêt des opérations non urgentes et la transformation des lits de SSPI/USI en lits de réanimation a demandé aux équipes énormément d’adaptabilité, de polyvalence, de plasticité. Nous avons formé des personnels en temps réel. Cette séquence a été révélatrice de nos forces.

Puis, lors de la reprise d’activité, nous avons été confrontés à une pénurie des drogues anesthésiques. Nous avons alors développé des pratiques existantes comme le recours à l’anesthésie loco-régionale. Les équipes ont travaillé à des stratégies d’économies de drogues avec des protocoles écrits et le soutien des sociétés savantes, en premier lieu la Société Française Anesthésie Réanimation (SFAR).

Plus largement au bloc quels sont les changements que vous avez observés ?

Tout d’abord la pénurie des équipements de protection. Puis l’augmentation des DASRI qui a fortement questionné l’utilisation d’équipements à usage unique.

Les DASRI coûtent 4 à 6 fois plus cher que les DAS et leur coût carbone est triple. Contrairement aux DASRI, les DAS peuvent être recyclés. La réglementation sur les déchets de soins est bien faite mais n’est pas appliquée ou de façon variable d’une région à l’autre. On a déjà commencé un travail avec la DGOS pour harmoniser le tri des déchets au niveau de toutes les ARS et mieux appliquer les règles de tri. La Covid-19 n’a fait qu’exacerber ce problème de DASRI. L’OMS préconise 15 % de DASRI et nous sommes à 60 % en moyenne à la sortie des blocs opératoires. La solution passe par un meilleur tri et par une réduction à la source et donc par le recours aux matériels réutilisables : masques, casaques, draps mais aussi dispositifs médicaux.

Une étude Italienne a montré que la ré-utilisation de textiles médicaux induit la création de 1 poste en blanchisserie toutes les 650 interventions. Il y a au moins 8 millions d’interventions en France soit 12 300 emplois de proximité….

À noter que ces mêmes DASRI font partie de la « mesure 14 » issue du « pilier 2 » publié en conclusion du Ségur de la Santé : « Accélérer la transition écologique à l’hôpital et dans les établissements médico sociaux ». Il s’agit de « réduire les couts de gestion des DASRI ».

Selon vous, l’émergence de cette épidémie est-elle un effet indirect du changement climatique ?

Le changement climatique est déjà en route et la Covid-19 n’en est qu’une des conséquences parmi d’autres. En effet, la perte de la biodiversité a été identifiée comme un des facteurs possibles ayant entrainé le passage du SARS-CoV-2 à l’homme. La surpopulation planétaire à 8 milliards d’êtres humains et la mondialisation ont fait le reste. On parle bien d’Anthropocène.

L’ONU a défini 17 ODD lors du sommet du développement durable en sept 2015 : l’ODD 13 concerne la lutte contre le changement climatique et a fait l’objet d’un sommet à part lors de la COP 21 en décembre suivant avec l’adoption des Accords de Paris. Rappelons qu’ils prévoient la réduction de 40 % des émissions de CO2 d’ici 2030. Le milieu de la santé ne doit pas y échapper : il représente 10 à 17 % du PIB dans les pays industrialisés et l’agglomération de tous les systèmes de santé conduirait à leur attribuer la 5ème position en termes d’émission de CO2.

La résolution de cette crise passera par la prise de conscience des problèmes de la planète à commencer par l’accumulation de gaz à effet de serre responsables du réchauffement et du dérèglement climatique.

Que préconisez-vous donc ?

À notre niveau, nous devons travailler sur le choix des gaz inhalés en anesthésie qui sont des gaz à effet de serre. Certains sont plus polluants que d’autres. Ils sont directement éliminés dans l’atmosphère car ils sont très peu métabolisés par l’Homme. Depuis 2012, nous menons une campagne de sensibilisation pour diminuer leur consommation – car c’est possible ! – et pour arrêter l’utilisation du protoxyde d’azote qui n’a plus sa place dans l’anesthésie moderne. A l’échelle de la France, cela représenterait 25 millions d’économies, 50 % d’émissions de carbone en moins (une anesthésie représente 160 kg CO2e). En parallèle, les industriels ont développé des systèmes de récupération/recyclage de ces gaz.

Également, nous devons agir sur nos consommations d’énergie. Les blocs opératoires sont inoccupés 40 % du temps. L’arrêt de la ventilation, de la climatisation et du chauffage pendant ce temps permettrait d’économiser 50 % d’énergie et de réduire les coûts d’autant.

La Covid-19 a-t-elle également fait bouger les lignes en termes de management des équipes ?

La gestion de crise a modifié nos hiérarchies traditionnelles : nous avons assisté à un véritable décloisonnement de l’hôpital et une meilleure communication interne. Toutes les compétences étaient bienvenues notamment celles du terrain. Également, il y a eu de nombreuses réflexions et discussions autour de sujets d’éthique : comment allouer les ressources vers les patients pour lesquels les interventions ont le plus de chances de succès ? Dès lors que l’équilibre entre les besoins et les ressources (lit/personnels /matériel) est rompu, quels sont les limitations ou arrêt des thérapies mais pas des soins à envisager ?

Nous nous sommes également interrogés sur la qualité de vie au travail. Les blocs opératoires sont des lieux de travail froids, bruyants, stressants et conflictuels. La qualité de vie des soignants améliore la qualité de prise en charge des patients. C’est le cercle vertueux du développement durable et le 3e pilier sociétal qu’il faut investir.

Enfin, les médecins et les para-médicaux sont peu ou mal informés sur comment faire évoluer leurs pratiques. Cours, congrès, staffs, formations, articles de presse, publications scientifiques, introduction à un développement durable dans le curriculum des études médicales et para-médicales : tous les moyens doivent être utilisés pour sensibiliser les acteurs des soins à ces questions. La Covid-19 a accéléré l’utilisation de moyens de communication virtuels et des formations en visio qui ont été déployées partout. Il va falloir les utiliser pour embarquer les professionnels de santé dans une démarche plus verte et emplie de sens.

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