Lutte contre les perturbateurs endocriniens dans les établissements en France

Louise Mathieu, assistante de programme à HCWH Europe
avec les contributions de Rachel Billod-Mulalic, relations internationales et de Wiebke Winkler, coordinatrice de réseau au C2DS.

Cela fait 20 ans que l’Union européenne a établi pour la première fois une stratégie visant à mieux comprendre les mécanismes des perturbateurs endocriniens (EDC) et leur impact sur la santé humaine. Cependant, nous manquons encore d’actions concrètes pour minimiser l’exposition des citoyens de l’UE et d’une reconnaissance limitée des CED dans les lois européennes. Plusieurs pays européens tentent de résoudre ce problème par des collaborations et des actions transfrontalières aux niveaux national, régional et local. 

La France est considérée comme un État membre pionnier dans la lutte contre les perturbateurs endocriniens, introduisant un certain nombre de politiques et d’actions visant en particulier à protéger les groupes vulnérables. L’initiative du gouvernement français de légiférer sur les restrictions à l’utilisation de certains EDC a été l’une des premières en Europe (avec le Danemark) et dans le monde (après le Canada). En effet, la France a été le premier pays européen à interdire l’utilisation de tubes contenant du DEHP dans les services pédiatriques, néonatals et maternités (celle-ci a ensuite été remplacée par une restriction du seuil de concentration) – ils ont également été les premiers à adopter une stratégie nationale uniquement dédiée perturbateurs endocriniens.

Avec un bilan impressionnant en matière de politique et de législation sur les EDC, comment cela se traduit-il dans la pratique dans le système de santé français – comment gèrent-ils les expositions aux EDC ? J’ai parlé à l’un de nos membres et partenaire de longue date, le C2DS, pour en savoir plus sur la manière dont les établissements de santé en France traitent les perturbateurs endocriniens.

Comment tout a commencé

Le sujet des perturbateurs endocriniens est devenu une véritable affaire publique en France, car de plus en plus de Français prennent conscience des perturbateurs endocriniens. La sensibilisation du public aux effets néfastes des perturbateurs endocriniens a vraiment commencé vers 2007, selon Wiebke Winkler, coordinateur du réseau au C2DS. 

Une organisation à but non lucratif indépendante C2DS a été créée en 2007 dans le but de sensibiliser les acteurs clés du secteur de la santé et de promouvoir les bonnes pratiques en France face aux impacts environnementaux, humains et économiques des activités de santé. A ce jour, le C2DS regroupe 500 hôpitaux adhérents à travers la France.

Wiebke décrit 2007 comme une année mouvementée, non seulement le C2DS a été fondé, mais au niveau de l’UE – les directives sur les dispositifs médicaux ont été modifiées et la législation REACH est entrée en vigueur. Il était donc logique qu’en 2007, le premier événement de l’organisation se soit concentré sur la présence de phtalates dans les dispositifs médicaux.

« Nous ne parlions pas encore de tous les perturbateurs endocriniens », explique Wiebke – même si certains cliniciens européens partageaient déjà leurs expériences de remplacement des dispositifs médicaux à base de PVC dans les unités de soins intensifs néonatals.

En 2009, l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) a élaboré des recommandations basées sur l’avis du comité scientifique de l’UE sur la sécurité des dispositifs médicaux contenant des plastifiants, et a appelé à une réaction des fabricants. Peu à peu, le sujet a attiré plus d’attention en France, un aspect particulier qui a retenu l’attention du grand public était l’idée que certains membres de la population – en particulier les femmes enceintes et les enfants – sont plus vulnérables aux effets néfastes des perturbateurs endocriniens.

« Pour résumer la situation en France, il y a quelques obligations réglementaires, encore quelques recommandations, et surtout – une bonne dose d’initiative volontaire » – Wiebke Winkler

Une bonne dose d’initiative volontaire

Les initiatives volontaires existent principalement au niveau régional ou local, en partenariat avec les établissements de santé – nous espérons inspirer les personnels de santé d’autres pays à suivre l’exemple en France en agissant et en plaidant pour une collaboration multi-acteurs pour s’attaquer à ce problème.

Identifier l’exposition et élaborer des recommandations

En 2015, les universités de Lille et Amiens, l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM) et l’Hôpital Jeanne de Flandre a lancé les 1000 jours pour la santé projet. Les 1000 premiers jours d’un enfant (de la grossesse à l’âge de deux ans) sont considérés comme la fenêtre la plus vulnérable aux expositions qui peuvent affecter de manière significative la santé à l’âge adulte. Le projet a créé un cadre pour une série d’études de recherche (dont certaines portaient sur les effets du BPA sur la fertilité), sensibilisant les professionnels de la santé et formulant des recommandations au grand public. D’autres hôpitaux ont développé des centres de recherche dédiés à l’évaluation des expositions environnementales aux perturbateurs endocriniens, notamment chez les patients souffrant de troubles de la reproduction, afin de développer des recommandations et des messages de prévention ciblés, comme le Centre Artemis, développé au CHU de Bordeaux.

  • Le personnel de santé travaille avec des centres universitaires et de recherche pour évaluer comment les patients sont exposés aux perturbateurs endocriniens
  • Les professionnels de la santé sensibilisent et éduquent le grand public avec des recommandations pour éviter les principales sources d’exposition aux perturbateurs endocriniens

Initiatives de réduction des expositions

Un certain nombre de maternités en France ont commencé l’élimination progressive des perturbateurs endocriniens ; plusieurs ont éliminé les produits cosmétiques problématiques des coffrets cadeaux pour les patients, comme les centres hospitaliers de Guéret ou de Périgueux, et bien d’autres, tandis que d’autres sont allés plus loin en proposant des échantillons éco-responsables, comme la polyclinique de Blois. Certaines maternités, comme les centres hospitaliers d’Angoulême ou de Cannes par exemple, expérimentent également l’utilisation de couches lavables et remplacent les contenants alimentaires en plastique par du verre ou de l’inox.

Entre autres, le centre hospitalier de Guéret et la clinique Nutecia ont mis en place des espaces de consultation, dits «ateliers de nidification», pour conseiller les parents sur les éco-gestes pour minimiser l’exposition de leur enfant aux perturbateurs endocriniens, comme éviter certains produits ou matériaux assurer une croissance saine de leur enfant. Le C2DS, avec les agences régionales de santé et d’autres associations, a initié des actions de sensibilisation à travers la France pour informer les professionnels de santé sur les risques d’exposition aux EDC et sur les moyens de les réduire. La Mutualité Française et l’Association pour la Prévention de la Pollution de l’Air se sont engagées auprès des réseaux liés à la périnatalogie (professionnels de santé, sages-femmes, maternités, centres hospitaliers, etc.) du nord de la France pour lancer le programme Femmes enceintes, environnement et santé (FRAIS). Ce projet offre une formation aux professionnels de la santé et aux étudiants pour en savoir plus sur les risques pour la santé associés aux perturbateurs endocriniens et comment réduire l’exposition aux polluants. Ils développent également des ateliers pour les futurs et les jeunes parents afin de les sensibiliser à l’exposition aux polluants environnementaux, y compris les perturbateurs endocriniens.

Diverses cliniques, dont Blois ou Natecia, ont mis à jour leurs politiques d’achat pour éliminer progressivement la présence de BPA, DEHP et de phtalates dans les dispositifs médicaux. Les peintures, les sols et les meubles dans les établissements de santé sont également parfois inclus dans des projets visant à réduire l’exposition aux perturbateurs endocriniens. Le C2DS a lancé une campagne thématique de promotion des établissements de santé sans EDC, réunissant une équipe multidisciplinaire pour proposer des solutions concrètes. 

  • Le personnel de santé impliqué dans l’approvisionnement identifie et remplace les produits dans les établissements de santé qui contiennent des perturbateurs endocriniens.
  • Le personnel de santé s’engage avec des associations et des experts pour éduquer les professionnels de la santé qui sont en contact avec des patients susceptibles d’être exposés aux perturbateurs endocriniens.
  • Le personnel éduque les groupes particulièrement vulnérables, tels que les futurs et les jeunes parents, afin de se protéger eux-mêmes et leurs nouveau-nés de l’exposition à l’ECD.

Engagement des pouvoirs publics

Le Réseau Environnement Santé, association du réseau français créée pour plaider en faveur de la santé environnementale au cœur des politiques publiques, a créé la charte Villes et territoires sans perturbateurs endocriniens pour inciter les collectivités à faire face aux problèmes de santé environnementale. Dans le Tarn, en France, le Conseil départemental a été le premier à établir un plan de prévention pour lutter contre les perturbateurs endocriniens dans le cadre de cette charte. Il comprend des actions éducatives pour les professionnels de la santé et introduit une clause sans EDC dans les marchés publics.

  • Les établissements de santé collaborent avec les autorités locales ou régionales pour influencer leurs politiques de gestion et d’approvisionnement, afin de prendre en compte les EDC. 

Impliquer le secteur industriel

Plus récemment, le C2DS a organisé une journée thématique sur l’éco-responsabilité et les dispositifs médicaux pour promouvoir des initiatives industrielles innovantes. La Centrale des achats des hôpitaux privés et publics (CAHPP) – une organisation qui accompagne les établissements privés / publics de santé et médico-sociaux pour optimiser leur performance économique et sociale – a lancé un « Indice vert », qui mesure le degré d’engagement de centaines d’entreprises et de prestataires en matière de responsabilité sociale, y compris environnementale. Les acheteurs de soins de santé peuvent sélectionner les produits référencés par ce bureau et bénéficier de cet indice, en fonction de leur impact social et environnemental, y compris s’ils contiennent ou non des perturbateurs endocriniens. Ce label a gagné en importance au fur et à mesure que de plus en plus d’industries décident de postuler à ses critères.

  • Le secteur de la santé peut utiliser son pouvoir d’achat pour stimuler les marchés et accroître la demande de produits sans EDC 

Défis restants

De nombreuses initiatives visant à éliminer les perturbateurs endocriniens en France existent au niveau national, régional et local, ainsi que dans les établissements de santé individuels. Malgré la reconnaissance par la France des risques d’ECD et le plaidoyer pour y faire face au niveau européen, la réduction de l’exposition aux EDC des dispositifs médicaux nécessite encore des efforts importants et une collaboration multipartite. 

Les dispositifs médicaux font souvent l’objet d’exemptions dans la réglementation européenne intersectorielle concernant les produits chimiques dangereux, cependant, le nouveau règlement sur les dispositifs médicaux et la future stratégie sur les produits chimiques pour la durabilité offrent des opportunités d’éliminer progressivement les perturbateurs endocriniens dans les dispositifs médicaux. Des alternatives sont disponibles pour remplacer les perturbateurs endocriniens connus à partir d’une large gamme de dispositifs médicaux, et se produisent déjà dans les établissements de santé à travers l’Europe. 

Les défis restants, cependant, résident dans la volonté des fabricants d’investir dans la substitution et dans le manque de sensibilisation des cliniciens à la présence de produits chimiques dangereux dans les dispositifs médicaux. Une telle sensibilisation des professionnels pourrait avoir un impact positif sur la demande de dispositifs médicaux sans EDC du secteur de la santé, et ultimement sur leur prix.

Rachel Billod-Mulalic de C2DS résume en disant: Les établissements de santé ne devraient pas être critiqués pour ne pas prendre d’initiatives pour remplacer les dispositifs médicaux qui contiennent des EDC, la réalité demeure que le prix dicte l’achat. C’est pourquoi une collaboration multipartite est nécessaire pour créer des produits plus vertueux et compétitifs en investissant du temps et de l’argent dans la recherche et l’innovation.

Article issu du site Health Care Without Harm.

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