One Health, interview de Bernard Toma, professeur honoraire de Maladies contagieuses de l’Ecole vétérinaire d ‘Alfort

« Dans le domaine de la pathologie infectieuse et des pandémies, l’avenir sera indiscutablement d’origine animale. La prochaine pandémie pourrait avoir lieu dans trois jours, trois mois, trente ans, on n’en sait rien, mais elle sera d’origine animale et certainement d’origine sauvage. »

On parle beaucoup de « One Health ou Santé globale ». De quoi s’agit-il exactement ?

Cette notion de santé globale, incluant l’Homme, les animaux et tout l’environnement (végétal, minéral) est identifiée depuis des siècles. Des médecins, des vétérinaires et d’autres scientifiques ont attiré l’attention par leurs publications sur les relations étroites qui peuvent exister entre les maladies de l’Homme et celles de certains animaux domestiques ou sauvages. La pathologie comparée a mis en évidence les liens entre certains états pathologiques chez l’Homme et chez des espèces animales. Biologiquement, physiologiquement, pathologiquement, l’espèce humaine, qui fait partie du règne animal, obéit à des mécanismes comparables à ceux des mammifères. Non seulement certaines maladies sont communes, mais inter-transmissibles entre différentes espèces animales et l’Homme. Même pour des maladies spécifiques de l’Homme, ou spécifiques de l’animal, les mécanismes pathologiques sont souvent semblables, pour ne pas dire identiques. 

Au cours des deux dernières décennies, l’accent a été mis sur de nouvelles maladies pour lesquelles des espèces animales font office de réservoir d’agents pathogènes potentiels pour l’Homme. La maladie de la vache folle a causé beaucoup d’émoi et entraîné un vaste plan de lutte chez l’animal en vue  de la prévention de la maladie chez l’Homme. Puis, il y a eu le SRAS (Syndrome respiratoire aigu sévère), fort heureusement maîtrisé. Le risque de grippe d’origine aviaire reste une menace permanente. Aujourd’hui, cet exemple remarquable qu’est la pandémie de la Covid-19 est incontestablement d’origine animale. On a compris progressivement qu’un certain nombre d’espèces animales sauvages hébergeaient des virus, plus ou moins dangereux pour elles, suivant leur degré d’immunité naturelle. Contaminé accidentellement à partir d’animaux ou de leurs produits, l’Homme a pu subir des épidémies sévères à la suite d’une transmission devenue interhumaine (Ebola, Nipah, Lassa, etc.)

Quels sont les facteurs de risque pour les contaminations d’origine animale ?

Des virus inconnus chez l’Homme peuvent franchir ce qu’on appelle la « barrière d’espèce ». C’est-à-dire passer d’une espèce animale à une autre ou à l’Homme. Une série de facteurs favorisent ce risque, comme la déforestation, avec l’introduction de l’Homme dans des zones jusque-là totalement préservées où il n’était pas en contact avec l’animal, la consommation d’animaux sauvages, etc.

En Europe, et en France en particulier, de nombreux exemples de maladies antérieurement souvent rencontrées sur des animaux domestiques mais relativement peu connues, voire ignorées chez des animaux sauvages, ont été totalement maîtrisées chez l’animal domestique grâce à des mesures de lutte considérables, appliquées pendant de longues périodes. Elles n’en continuent pas moins à circuler au sein de la faune sauvage. Parmi des exemples, la rage a été pendant des siècles véhiculée par les chiens. En Europe, cette maladie est désormais maîtrisée chez les animaux domestiques, mais elle reste un danger à partir d’animaux sauvages, comme le renard en Europe de l’Est, et dans toute l’Europe à partir de chiroptères. Il y a bien d’autres exemples de maladies animales ou de zoonoses qui sont maîtrisées mais dont l’agent pathogène continue à circuler parmi la faune sauvage. Le risque le plus important pour l’avenir est lié à des agents pathogènes que l’on n’a pas isolés pour l’instant, que l’on ne connaît pas, et qui peuvent surgir un jour ou l’autre, comme l’ont fait certains coronavirus identifiés pour la première fois au cours des vingt dernières années, celui du SRAS, celui du syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS-CoV) et celui de la Covid-19.

Parmi les risques avérés, on connaît bien les virus de l’influenza animal de différentes espèces, notamment les oiseaux. La plupart des souches qui circulent chez les oiseaux sauvages, notamment les canards, peuvent contaminer des élevages de volailles et entraîner un cas sporadique chez l’Homme, mais cela reste bénin. En matière d’influenza aviaire hautement pathogène, on redoute que ces souches qui circulent en permanence d’un hémisphère à l’autre avec les oiseaux migrateurs, puissent, pour certaines d’entre elles, connaître une mutation ou une recombinaison qui les rende plus pathogènes pour l’Homme et entraîne un risque de nouvelle pandémie à cause d’une transmissibilité interhumaine.

La vaccination du renard a permis d’éliminer la rage selon le même principe d’immunité collective que celui dont on parle pour la Covid, mais elle est irréalisable pour des oiseaux migrateurs qui parcourent des milliers de kilomètres en quelques semaines.

Que savons-nous de la source première de contamination de la Covid-19 ?

Il y a des hypothèses, dont le pangolin, certaines espèces de chauve-souris, etc. L’équipe coordonnée par l’OMS est arrivée en Chine il y a seulement deux semaines. Je crains que le retard pris pour cette enquête (un an) conduise à des résultats qui ne seront pas probants pour comprendre ce qui s’est réellement passé sur ce marché de Wuhan. Aucune publication scientifique récente ne donne une orientation précise avec des preuves fondées sur la biologie moléculaire. On sait déjà depuis le SRAS que les marchés d’animaux vivants, qui sont fréquents en Chine, sont potentiellement dangereux par les contacts qu’ils impliquent entre l’Homme et les animaux sauvages, avec le risque de zoonoses encore inconnues.

Par ailleurs, il appartient également à chacun de bien comprendre que quantités de mutations surviennent par hasard. Les mutations du virus de la grippe ou des coronavirus sont banales, quotidiennes. Savoir quand et laquelle, dans quelle partie dangereuse ou immunogène du virus va se faire la mutation est impossible ; on peut faire des prévisions, mais on ne peut pas être sûr de ce qui va se produire. Il faut simplement être en capacité, dès qu’elles apparaissent, d’identifier leur dangerosité, et si elle est élevée, de trouver et produire le vaccin adapté.

Nous allons découvrir des variants de ce coronavirus qui, comme la plupart des virus à ARN, mute de façon très fréquente. Certains ont des mutations qui leur sont bénéfiques et ils émergent, d’autres ont des mutations qui leur sont néfastes et ils disparaissent. On peut également dire que plus la population est nombreuse, plus le nombre de sujets touchés est élevé, plus le nombre de particules virales produites est élevé, et plus la probabilité qu’il y ait des mutations est grande.

Médecins et vétérinaires sont-ils amenés à collaborer davantage ?

Les médecins et les biologistes engagent des recherches et des plans de lutte sur les maladies exclusivement humaines. Pour des maladies exclusivement animales, les études, les travaux, la surveillance épidémiologique ou encore la production de vaccins sont essentiellement dans les mains de vétérinaires. Lorsqu’il s’agit de zoonoses, donc de maladies transmissibles de l’animal à l’Homme et réciproquement, des collaborations d’équipes d’univers différents se mettent en place. Mais cela reste souvent sporadique, aléatoire, et les rencontres de chercheurs issus du domaine médical et vétérinaire sont souvent liées à des initiatives individuelles. Certaines publications scientifiques donnent lieu à des contacts et à un début de travail concerté. On observe également des collaborations organisées par des organismes interministériels favorisant les échanges de compétences.

Cette pandémie de Covid-19 aura des conséquences positives dans le domaine de la recherche et de la mise au point des vaccins, puisque c’est la première fois qu’on est allé aussi vite pour produire un vaccin contre un nouveau virus. Il y a quelques années, l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE) et l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) ont signé des accords soulignant leur volonté de coopérer pour toute une série de maladies, en particulier des zoonoses. Cette tendance à la collaboration se développe au niveau mondial, avec la mise en commun de recherches et de résultats issus de structures diverses.

La formation des vétérinaires leur apporte des connaissances sur le monde animal dans sa diversité, aussi bien les espèces domestiques que sauvages, et comprend aussi une partie sur la pathologie humaine, peu développée mais systématiquement abordée chaque fois qu’il s’agit de zoonoses. Ainsi, les vétérinaires sont sensibilisés au rôle qu’ils ont à jouer dans la protection de l’Homme par rapport aux animaux et aux aliments d’origine animale. Il est probable que le monde médical l’est beaucoup moins vis-à-vis du monde animal et de la pathologie animale. À l’heure actuelle, en faculté de médecine, le sujet des zoonoses, le risque à partir de l’animal ou des aliments d’origine animale est sans doute réduit à sa plus simple expression. Or, se rendre compte que l’Homme partage la physiologie, la biochimie et la pathologie avec les animaux, en particulier les mammifères, serait utile. Dans le domaine de la pathologie infectieuse et des pandémies, l’avenir sera indiscutablement d’origine animale. La prochaine pandémie pourrait avoir lieu dans trois jours, trois mois, trente ans, on n’en sait rien, mais elle sera d’origine animale et certainement d’origine sauvage.

La pathologie infectieuse des animaux domestiques est globalement bien maîtrisée dans beaucoup de pays ; de nombreuses maladies qui sévissaient en Europe il y a 150 ans ont été éliminées, comme la peste bovine, la fièvre aphteuse, la brucellose, etc. C’est de l’environnement des animaux sauvages que le risque infectieux peut surgir. Notamment du vaste monde des chiroptères et des oiseaux migrateurs, en raison de leurs déplacements et de la variété d’agents pathogènes qu’ils peuvent héberger. Les autorités sanitaires devraient intensifier des coopérations efficaces entre les organismes s’occupant de médecine humaine et ceux traitant de pathologie animale, et développer des systèmes efficaces de surveillance des maladies chez les animaux sauvages.

Le nombre croissant de réunions, colloques, projets, publications affichant le thème « One Health » témoigne d’une prise de conscience de l’importance de ce thème et peut être considéré comme un signe de bon augure.

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